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16 mai

Stephen King (V) : Récurrences

Les lieux de l’intrigue, parlons-en. Car s’il est un élément commun à presque tous les romans de Stephen King, c’est bien la localisation de l’intrigue : le Maine (État du nord des Etats-Unis), diverses petites villes réelles ou imaginaires.

Et en tête vient Derry. Vous savez, cette petite ville sans problème, où les gens vont leur petit bonhomme de chemin, se connaissent tous entre eux, s’entraident ou se débinent (vous en connaissez des petites villes où les rumeurs ne vont pas bon train). Sauf que sous les apparences se cache un nid à terreur (genre la bouche de l’enfer de Sunnydale pour les amoureux de Buffy). Tout a sans doute commencé par Ca et son clown terrifiant tueur d’enfants. Le must avec Ca, c’est que vingt ans après, on remet ça en plus. C’est peut-être à partir de ce moment que Stephen King à tenu à placer ses histoires les plus tordues dans cette bourgade (mais je me trompe sans doute dans la chronologie d’écriture des romans). Ce qui est bien à Derry, c’est qu’il peut y arriver à peu près les choses les plus horribles mais que le train-train quotidien finit toujours par s’y réinstaller et que les habitants finissent toujours plus ou moins par oublier. Du coup, les évènements d’Insomnie, s’ils ne passent pas inaperçus (l’incendie d’un centre d’aide aux femmes battues, ce n’est pas rien tout de même) n’ont pas non plus une impact vraiment durable. On ne s’étonne pas non plus des étranges événements qui surviennent à Haven, une ville toute proche, dans Les Tommyknockers. D’autres histoires ne font que passer à Derry, comme Sac d’os, mais beaucoup y trouvent leurs racines.

À Castle Rock, les habitants semblent avoir un peu plus de mémoire, notamment grâce à ses sheriffs. Ils se rappellent souvent avec des frissons qu’un Saint-Bernard enragé a tué plusieurs personnes dont un petit garçon (Cujo). Et les deux sheriffs qui se succèdent dans cette petite ville au long des histoires de Stephen King, à savoir George Bannerman et Alan Pangborn, ont bien souvent des raisons de s’interroger tant Castle Rock semble un lieu incontournable pour l’étrange, un lieu où convergent les personnages les plus tordus. De fait, s’y déroule l’action de Dead Zone, Le Corps, Le molosse surgi du soleil ou Mémé (nouvelle qui m’a toujours fascinée par sa virtuosité). Bien sûr, le summum est atteint avec l’arrivée de George Starck, l’alter-ego de l’écrivain de La Part des ténèbres et bien plus encore lors de l’installation du Bazaar qui entraîne tous les habitants dans une folie destructrice et meurtrière sous l’impulsion de Flag.

D’autres lieux forment des scènes privilégiées pour Stephen King comme les abords de certains lacs : le lac Dark Score voit se dérouler les événements de Jessie et de Sac d’os, le lac Tashmore ceux de Vue imprenable sur jardin secret, un autre lac est le lieu de l’action de la nouvelle Le Ponton (Brume – et si l’un de vous est capable de me donner le nom du lac… je ne trouve plus mon exemplaire du livre donc je sèche.). Un autre élément très fort qu’utilise Stephen King comme lien entre les récits, les personnages et les lieux est l’éclipse de soleil qui eut lieu le 20 juillet 1963 au-dessus du Maine. Souvenir d’enfance ambigu pour Jessie, moment propice au meurtre de son mari pour Dolores Claiborne, l’éclipse est l’instant rêvé, celui où le temps se suspend et où tout peut arriver, comme dans une parenthèse au cours de laquelle tout se précipite et tout s’arrête à la fois. Peut-être l’éclipse forme-t-elle une de ces fameux rayons de La Tour sombre qui relient les mondes, les êtres, les réalités et les époques.

Quoi qu’il en soit toutes ces récurrences, apparitions multiples de personnages, réalités alternatives relèvent évidemment de la trame d’univers parallèles tissée par Stephen King. Toutes ces récurrences ne sont peut-être finalement rien d’autre que ça : un petit tour sur la marelle de La Tour Sombre à laquelle on finit inévitablement par revenir…

Ambre

3 mai

Stephen King (IV) : Récurrences

Pour rester dans la veine des personnages chers à Stephen King, je souhaitais aborder le cas de l’écrivain, héros qui revient inexorablement dans ses ouvrages. Chez l’auteur, on peut se demander si cet usage invétéré n’est pas symptomatique de ses angoisses propres face à la création, surtout lorsqu’il évoque à plusieurs reprises des écrivains victimes du syndrome de la page blanche (La Part des ténèbres, Machine divine à traitement de texte, Sac d’os), alors que lui-même semble ne jamais en souffrir (il me fait plutôt penser à un boulimique de l’écriture). Dans Les Tommyknockers notamment apparaissent deux écrivains, dont l’un connaît cette fameuse angoisse de la page blanche qui le précipite dans l’alcoolisme. Dans Sac d’os, cette peur de l’auteur mais également la réalité de sa panne d’écriture est encore mieux explorée.

D’autres angoisses surgissent parfois. Dans Misery, celle que peut représenter l’attitude des fans (une fan bien particulière en l’occurrence) pour l’auteur. Dans La Part des ténèbres, c’est encore un autre aspect de la vie de Stephen King et de ses craintes qui est révélé puisque l’alter-ego que s’est créé l’écrivain-héros refuse de se laisser enterrer et vient le poursuivre. Ne peut-on y voir ici un reflet de la relation qu’entretient Stephen King avec son propre alter-ego Richard Bachman ? Sans compter les apparitions de l’auteur en personne dans ses propres romans comme La Peau sur les os mais surtout dans Song of Susannah, le sixième tome de La Tour Sombre.

Les auteurs sont donc légion dans les récits de Stephen King, peut-être en guise d’exutoire à ses peurs, mais aussi probablement par facilité d’écriture. Tout d’abord parce qu’un auteur est généralement libre de ses gestes et de son temps. Stephen King peut donc à loisir utiliser ce genre de personnage dans des aventures nécessitant une grande disponibilité. Mais je pense qu’il faut surtout envisager que l’auteur navigue bien souvent dans différentes sphères de la pensée où l’imagination tient une place écrasante. Il est donc plus apte à pénétrer dans le champ du fantastique, non qu’il soit plus crédule, mais parce qu’il sera ouvert à toute idée, toute interprétation, fera preuve de curiosité, d’ingéniosité et de sens pratique à la fois pour se tirer d’embarras. L’écrivain est donc bien le héros par excellence, facile à faire agir, imaginatif et représentant pour Stephen King un miroir de ses angoisses, lui permettant de les exorciser.

D’autres types de personnages peuvent être récurrents. Stephen King aime notamment les femmes qu’il enferme dans une soumission aux hommes qu’elles ont le courage de détruire pour se révéler fortes et indépendantes. C’est le cas de femmes battues comme Rose Madder qui fuit son mari puis s’en débarrasse, comme Dolores Claiborne qui tue le sien, de Helen Deepneau dans Insomnie. Ce sont aussi des femmes soumises comme Jessie ou paumées comme Mattie Devory dans Sac d’os ou Cynthia Smith dans Rose Madder. L’auteur utilise aussi les vieillards qu’il les transforme en vieux sages comme Mère Abigaïl dans Le Fléau ou en héros intrépide comme Loïs Chassey et Ralph Roberts dans Insomnie.

Parmi eux, il y a évidemment les personnages que l’on retrouve d’un roman à l’autre comme le shérif George Bannerman (Le Corps, Dead Zone, Cujo), le shérif Alan Pangborn (La Part des ténèbres, Bazaar), Cynthia Smith (Rose Madder, Désolation), Evelyn Chalmers (Cujo, Le Corps, Bazaar), Patricia Chalmers (Bazaar, Sac d’os, Le molosse surgi du soleil), etc. Ils permettent de consolider l’univers fantastique de Stephen King, de lui donner une cohérence à travers les différents récits qui le traversent et sont un repère pour le lecteur.

Si ces personnages reviennent, c’est aussi parce que l’auteur revient souvent sur les lieux de ses crimes à des époques plus ou moins éloignées et qu’il aime à faire naître ses histoires dans des lieux propices au fantastique ou à l’horreur, spécialement imaginés dans ce but donc.

Les lieux de l’action, vous l’aurez deviné, constitueront le dernier opus (enfin, j’espère) de cette analyse de l’œuvre de Stephen King qui se voulait courte et synthétique (c’est raté je crois, non ?).

 
ambre
24 avril

Stephen King (III) : Récurrences

Si La Tour Sombre constitue le fil qui relie les romans de Stephen King entre eux, il est d’autres thèmes récurrents dans son œuvre suffisamment remarquables pour qu’on s’y arrête un petit moment.

Il est avant tout un fait que chacun de ses romans se situe à notre époque, la fin du 20e et le début du 21e siècle (exception faite des Yeux du dragon mais il s’agit là d’un conte) et aux Etats-Unis, voire plus généralement dans le Maine, Etat de résidence de l’auteur, et principalement dans de petites villes américaines moyennes. Ce contexte lui donne tout loisir de décrire cette société américaine contemporaine qu’il connaît bien, l’Amérique profonde des simples gens, et ses idées reçues mêlées à une sagesse provinciale. Il ne se contente d’ailleurs pas de l’utiliser comme toile de fond à ses histoires mais il la décortique bien souvent et, avec une lucidité ravageuse, il dénonce ses vices, sa pudibonderie, son hypocrisie, son culte de la consommation, son mal-être.

C’est cette société dans laquelle nous vivons avec ses craintes et ses angoisses qui donne souvent naissance à l’horreur tapie dans le crâne de l’auteur. Sans doute est-ce parce que ces histoires se situent dans un monde que nous connaissons bien et dans lequel nous évoluons chaque jour qu’elles sont aussi effrayantes, qu’elles atteignent aussi bien leur but. De même, ça doit être parce que ses héros sont des personnages ordinaires à qui il arrive des choses extraordinaires qu’ils nous touchent autant, qu’on est capable de ressentir leurs peurs et leurs angoisses. Stephen King sait utiliser finement ce quotidien, l’environnement des petites villes (ses rumeurs, son fonctionnement entre le maire, le shérif, le commerçant du coin et l’habitant de base) et faire agir des personnages qui nous ressemblent avant toute chose, avant même d’introduire le fantastique ou l’horreur dans le récit. Cette mise en place de chacun de ses romans lui permet ensuite de tirer des ficelles fonctionnant parfaitement bien.

Attardons-nous d’abord sur les personnages de ses livres.

Stephen King aime notamment mettre en scène des enfants sans doute pour la bonne raison que l’enfance est le lieu de nombreuses terreurs et un creuset inextinguible pour l’imagination. Quel enfant n’a jamais cru qu’un monstre le guettait sous son lit ou qu’une maison délabrée était hantée ? L’enfance est aussi ce temps d’innocence où les yeux voient au-delà des apparences, voient les choses telles qu’elles sont réellement. Stephen King utilise à merveille ce temps de vie pour faire connaître à ses personnages des expériences fantastiques ou effrayantes. Ainsi, seul Danny, l’enfant de Shining, perçoit la menace que représente l’hôtel Overlook ; les enfants de Ca sont les seuls à réagir lorsque l’horreur frappe à Derry ; dans Les Tommyknockers, David et son frère résistent bravement ; dans Différentes Saisons, ce sont à nouveau des enfants qui découvrent le cadavre sur la voie ferrée dans la nouvelle Le Corps et l’Elève doué qui fait chanter un nazi. L’héroïne par excellence est peut-être La petite fille qui aimait Tom Gordon, perdue dans la forêt avec un monstre aux trousses. Sans oublier le fabuleux personnages de Jake dans La Tour Sombre.

Stephen King ne se cantonne cependant pas toujours à l’enfance et sait aussi exploiter les incertitudes, les complexes et les difficultés de l’adolescence. Christine voit Arnie, un adolescent mal dans sa peau, trouver un remède à son mal-être à travers son amour pour sa Plymouth Fury 1966. Pour Carrie, l’apparition de pouvoirs télékinésiques correspond à cette période trouble de la vie où se nouent les premières relations amoureuses et où éclatent les conflits parents-enfants. Stephen King aime ces adolescents torturés et se servir de leurs angoisses. On voit souvent surgir en eux l’adolescent brillant mais souffrant de son apparence physique qu’a été l’auteur. Et quand bien même ses héros ne seraient pas des enfants ou des adolescents, il se trouve toujours un personnage pour rappeler que l’enfance n’est jamais très loin chez lui.

 

ambre

20 avril

Stephen King (II) : La Tour Sombre

Si vous cherchez la clef qui donne un sens à l’œuvre de Stephen King, elle est là, dans la quête de Roland vers la mystérieuse tour sombre dans le sillage de Flag. Vous apprendrez que le gros méchant qui tire les ficelles de Bazaar et de l’inimitable Les Yeux du dragon est le même Flag qui sévit dans Le Fléau et son monde dévasté que traversent Roland, Eddie, Susan, Jake et Ote à la suite de Flag, etc. C’est sans doute dans Le Fléau que les connexions sont les plus flagrantes d’ailleurs. La Tour Sombre est ainsi considérée comme le chef-d’œuvre absolu de King pour son envergure mais elle ne l’est pas seulement à ce titre ou juste parce qu’elle donne une vision privilégiée de son art.

Elle l’est surtout parce qu’elle parle d’une quête insensée à travers non pas un mais plusieurs univers qui se percutent et où toutes les légendes se retrouvent, des cow-boys du Far West aux morts vivants de nos films d’horreur, des boules de cristal des médiums aux preux chevaliers et rois sages du Moyen-Age, du Magicien d’Oz au sens le plus secret de nos vieilles devinettes, des Mad Max urbains aux tireurs de cartes et aux goules… Tout ce qui peut hanter notre imaginaire se retrouve dans cette quête irréelle et hallucinante pleine de violence, d’humanité et de sensations liées à l’enfance, à ses terreurs, à ses bonheurs. En somme, King a mis tout ça dans un grand sac et a secoué très fort pour tout mélanger. Le résultat est plutôt barré mais tellement magnifique qu’on en a le souffle coupé. C’est ça le tour de force.

Ce qui fait aussi le charme de La Tour Sombre, c’est que rien ne ressemble moins à un Stephen King que ce monument. Ce que j’ai pu adorer Le Pistolero. Son style si pur, si net. Pas du tout celui du Stephen King d’aujourd’hui qui se sent obligé de détailler la moindre chose jusqu’à en atteindre une exaspérante lourdeur parfois (heureusement que les histoires sont fabuleuses). L’essentiel et le beau cohabitent dans le premier opus de La Tour Sombre. On les retrouve encore par la suite. Et puis, il faut l’avouer, peu à peu, ça se dégrade. On sent dans Le Pistolero le jeune auteur en quête de lui-même et tellement libre. Déjà, dans Magie et cristal, il ne reste que l’écrivain rôdé, sûr de ses ficelles, en usant et en abusant. Il n’y a qu’à voir les proportions toujours plus larges de chaque tome pour s’en convaincre. Je n’en suis pas déçue pour autant.

Car ce que King a su préserver c’est l’inédit, la surprise au détour de chaque page, le certitude de ne jamais savoir à quoi s’attendre. La Tour Sombre reste un must dans l’art du grand n’importe quoi, du fourre-tout imaginaire et du haletant à n’en plus pouvoir. King a du mal à retenir ses personnages pour notre plus grand plaisir. Je regrette un peu la disparition du style de départ que j’aimais tant et qu’il n’a pas su conserver mais j’adore toujours Roland et son univers déchiré.

Voilà pour La Tour Sombre. J’espère que vous l’aimerez autant que moi. Bonne lecture à ceux qui décideront de se lancer ou à ceux qui sont déjà dans le bain.

ambre

19 avril

Stephen King (I) : La Tour Sombre

"You'll write many stories, but everyone will be to some greater or lesser degree about this story", paroles prononcées par Roland s'adressant à Stephen King dans Song of Susannah ("Tu écriras de nombreuses histoires, mais chacune d'elle parlera, à un degré plus ou moins élevé, de cette histoire-ci" [traduction personnelle])

Je n'avais pas envie de vous parler de Stephen King comme beaucoup le font, en disant que c'est un auteur de best-seller, que son inspiration se trouve dans les petites horreurs quotidiennes qu'il transforme en véritables cauchemars. Ca intéresserait peut-être des personnes non initiées. Mais, en fait, j'avais surtout envie d'aborder le sujet sous un angle transversal, d'abord en parlant de l'oeuvre majeure que constitue La Tour Sombre (jepense que ça nécessitera de diviser l'analyse en deux articles), ensuite en parlant de ces thèmes qui sont comme un fil d'Ariane au long de ses livres (là, j'envisage un ou deux articles selon mon niveau d'inspiration). Je vais donc commencer aujourd'hui par La Tour Sombre, gros morceau s'il en est, en vous rappelant que je ne suis pas spécialiste mais que je veux vous présenter une oeuvre que j'apprécie particulièrement.

Pour parler en toute honnêteté, je vous avouerais que je n'ai pas encore lu la totalité des 7 tomes de ce monument inclassable de la littérature fantastique. J'en suis restée au tome 4 et les 3 derniers dorment encore sur mon étagère en attendant que je relise le début. Mais bon, ni réellement fantasy, ni épopée, ni western, ni horreur, La Tour Sombre, qu'est-ce que c'est ? Mis à part une quête, je veux dire.

Il s'agit tout simplement de la clef de voûte de l'oeuvre de Stephen King, son apogée mais également le récit par lequel la plupart de ses titres sont liés. Et ce pour la bonne raison que La Tour Sombre, son univers, ses personnages (et plus particulièrement son héros, Roland de Gilead) ont obsédé King durant de nombreuses années. Il a commencé à écrire le tome 1, Le Pistolero, au tout début de sa carrière et il s'en est fallu de peu qu'il ne temine jamais ce qu'il qualifie lui-même d'oeuvre de sa vie (si l'on considère, d'une part, le grave accident auquel il a survécu et, d'autre part, la progressio inexorable de sa cécité). Au fil du temps, le pistolero a pris une place grandissante et l'univers de La Tour Sombre a commencé à déborder du cadre qui lui était assigné (à savoir, les livres qui lui étaient consacrés, si vous avez suivi et qui paraissaiant à un rythme bien trop lent au goût de l'auteur mais aussi de ses fans, mais que voulez-vous, une monstre pareil, ça se mûrit, ça se choye et j'arrête là ma digression). Donc, La Tour Sombre a débordé et a commencé à envahir l'oeuvre que King produisait parallèlement.

Si on n'en sent pas encore vraiment la trame ou l'influence dans ses livres les plus anciens tels que Carrie, Cujo ou Christine, elle devient très vite une évidence pour qui est habitué à en traquer les signes. Et quand bien même, une personne non avertie finirait tout de même par se demander pourquoi elle retrouve régulièrement le même vilain bonhomme au détour des horreurs qui surviennent, pourquoi les héros ont souvent des visions d'un univers parallèle étrange sans parler d'autres subtilités. Au fil du temps, donc, La Tour Sombre est devenu un thème récurrent sinon obsessionnel dans l'oeuvre de King. Il le dit lui-même : il n'arrive plus à chasser Roland de ses pensées et il ressent une urgence à terminer la quête. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les derniers tomes ont presque été écrits d'une traite et publiés quasi simultanément. On ne va pas s'en plaindre...

(à suivre)

ambre 

4 avril

Bourgeon

Pour continuer dans la veine bd, je souhaitais vous présenter depuis un petit moment déjà l’œuvre de Bourgeon, pour la bonne raison qu’il s’agit incontestablement de mon auteur de bd favori. J’apprécie chez lui la perfection du trait (autant d’encre que d’esprit), le sens de la narration, l’utilisation savamment dosée du fantastique, la finesse et l’à-propos des textes. C’est pour moi un maître dans l’art du dessin (on reconnaît sa patte entre mille) et du scénario. Sa grande réussite réside sans doute dans le fait que celui-ci colle indéniablement à celui-là. J’appellerai ça l’harmonie, je crois.

Dans la première série publiée, Les Passagers du vent (5 tomes), Bourgeon utilise le cadre historique du commerce triangulaire du xviiie siècle pour faire évoluer des personnages humains jusqu’au bout des ongles. Ici, aucune utilisation du fantastique (à moins qu’on ne considère la magie africaine comme telle), on garde les pieds sur terre (ou plutôt sur mer). Documentée, vivante, cette saga n’épargne rien au lecteur : de l’initiation à la marine à voile à la réduction en esclavage des Africains par eux-mêmes, du libertinage de l’aristocratie aux idées « révolutionnaires » des Lumières, de la place de la femme au xviiie siècle aux déconvenues de l’amour. Isa, l’héroïne, découvre la vie dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus horrible au cours de ces deux années passées à naviguer. Bourgeon affirme déjà son goût pour les belles héroïnes au caractère bien trempé. Isa, de fait, tente tout ce qu’elle peut pour échapper à un monde qui la répugne, garder l’homme qu’elle aime et s’offrir la vie dont elle rêve. La justesse de ton est là d’emblée et chaque vignette se savoure comme une petit chef-d’œuvre (raison pour laquelle je mets généralement beaucoup plus de temps à lire une bd de Bourgeon que toute autre, m’arrêtant sur chaque phrase bien sentie et sur chaque dessin). Bref, je me suis régalée à la découverte des Passagers du vent qui comblaient mon désir de bd pour adulte et qui flattaient mes sens d’historienne. Avec Les Compagnons du crépuscule (3 tomes), j’ai définitivement plongé.

Cette fois, Bourgeon transporte son auditoire au bas Moyen-Age, au moment de cette guerre de 100 ans qui ravage les campagnes et jette chevaliers et mercenaires sur les routes, mais pas seulement. C’est aussi le Moyen-Age des légendes et des sorcières, celui qui se cherche entre anciennes croyances païennes et christianisme, celui des trouvères et des actes de bravoure. Les héros sont bien souvent emportés contre leur gré dans des aventures aux relents de fantasy et de fantastique à travers des rêves un peu trop cruels et identiques pour ne pas être réels et croisent des individus dont la rapacité ou la bonté n’ont d’égal que leur dimension terriblement humaine. Evidemment, rien n’est soigné comme un Bourgeon et ces 3 volumes n’échappent pas à la règle : vérité historique, recueil de légendes et contes d’autrefois, dissection des croyances et superstitions, utilisation du langage approprié (celui de l’époque) associé à une verve coutumière. On est en pleine épopée, une épopée dont on ne comprend jamais vraiment où elle veut nous emmener (entre lutins et loups garous) jusqu’au dénouement final. Une ballade digne des plus grands troubadours.

On sent bien, avec Les Compagnons du crépuscule, que Bourgeon touche là l’essence de son art et qu’il ne lui manque pas grand chose pour en atteindre la quintessence. C’est alors qu’apparaît Le Cycle de Cyann (4 tomes à l’heure actuelle). Et que l’on découvre la capacité de l’artiste à créer un univers de toutes pièces. Cette fois, c’est de science-fiction qu’il s’agit (un monde où Versailles, « c’est de la mythologie »), d’un monde où le pouvoir se joue entre la Source (le pouvoir spirituel) et la Sonde (le pouvoir des notables) et où Cyann, encore une de ces héroïnes intrépides et au sale caractère, se trouve forcée de préparer une mission afin de découvrir le moyen d’éradiquer une terrible épidémie tout en se débattant au milieu des conflits entre les deux pouvoirs. Bourgeon parvient à nous immerger dans cet univers imaginé de toutes pièces, empli de références inédites, une construction cohérente et d’une rare richesse où les femmes sont une fois de plus mises à l’honneur. L’émotion, la beauté, la puissance des mots se révèlent à chaque page et emportent le lecteur vers une chute comme seul Bourgeon sait en concocter : ni happy end, ni tragédie, juste la vie, le goût de l’homme avec ses plus grandes qualités et ses pires défauts. Le chef-d’œuvre absolu de Bourgeon se trouve bien là, dans ce cycle encore inachevé et pourtant déjà autosuffisant.

On retrouve donc beaucoup d’éléments communs à chacune de ses sagas (si vous avez bien suivi et si vous avez eu le courage de me lire jusque là) : pas de vision manichéenne de la vie mais bien au contraire une vision de l’homme imparfait et troublé par son époque et ce à quoi il est confronté, un goût prononcé pour les héroïnes brunes ou rousses au caractère indomptable, à la fine intelligence et à la langue acérée (les hommes ne semblent pas trouver grâce aux yeux du maître et c’est peut-être ce qui me plaît le plus, même s’il ne faut pas oublier les nombreux personnages masculins d’une rare beauté qui hantent ces pages), le souci de la reproduction exacte ou réaliste de ce qui est (que le décor soit historique ou inventé). On retrouve, de toutes façons, dans chacune de ses bd, une même qualité graphique (une savante maîtrise des prises de vue, une parfaite connaissance de l’anatomie, le sens du mouvement et de la mise en scène, de la couleur, du trait, etc.) et narrative (jeux du langage, sens de la répartie, intrigues élaborées mais pas labyrinthiques, etc.). Et c’est dans ces éléments propres à Bourgeon que se trouve sans doute mon goût pour son œuvre.

Je pense avoir fait le tour. D’aucuns diront que je n’ai fait qu’encenser cet auteur et je reconnais que c’est vrai : j’ai bien du mal à lui trouver des défauts. Je vous concèderais juste qu’il peut parfois être un peu compliqué d’entrer dans l’histoire, de se repérer parmi les personnages et de trouver ses marques dans le décor planté en début de lecture : il faut juste s’accrocher. Je reconnais aussi qu’on peut aimer ou non : ce graphisme « léché » ne peut évidemment pas plaire à tout le monde. Le but était ici de vous faire une petite présentation (bon, je me suis un peu étalée, et alors ?) pour vous faire découvrir ou redécouvrir Bourgeon pas pour vous le faire aimer si vous ne l’appréciez déjà pas. J’espère avoir réussi.

ambre